Discovering: Explanatory Note

Axis 3: "Discovering"

Explanatoty note by Servanne Monjour and Juliette De Maeyer


Découvrir ?

Le troisième axe du projet revue 3.0, “découvrir”, s’attache à retracer et à comprendre la vie des contenus scientifiques après leur publication dans l’écosystème numérique. Si tout article a vocation à être lu, compris, et cité par d’autres chercheurs, afin de participer à “l’avancement des connaissances” et, mieux encore, à la grande conversation scientifique, le potentiel heuristique des publications numériques n’est cependant pas toujours à la hauteur. En dépit des efforts constants réalisés par les institutions pour promouvoir la science ouverte et le libre accès, la découvrabilité des contenus scientifiques numériques demeure limitée, tout comme ses modalités d’appropriation – stratégies d’annotation, de citation, de conservation, de mise à jour, problématiques d’accessibilité, etc.

Dans le projet soumis auprès du CRSH, l’axe découvrir est chargé du chantier suivant :

identifier et outiller un ensemble de modes de lecture, d’utilisation et d’appropriation des contenus savants en SH par et pour les chercheur·e·s. De la recherche d’un article ou d’un contenu via un moteur de recherche jusqu’au surlignage, à l’annotation ou à la sauvegarde d’une référence bibliographique, il s’agit de comprendre l’impact des outils et des pratiques d’appropriation des contenus sur la production des connaissances. Pour expliciter rigoureusement cet impact, nous développerons des approches et des outils visant à améliorer et assister ces pratiques.

À première vue, ces objectifs sont clairs. Et pourtant, le concept même de “découvrir” autour duquel l’axe s’organise nous a semblé assez flou, voire problématique, dès lors que nous cherchions à le définir. Le terme est en effet chargé de nombreuses connotations dans la culture scientifique – la “découverte”, comme son pendant “l’invention”, y apparaît souvent comme une finalité de la recherche particulièrement valorisée, aux dépens d’un principe de “compréhension”. Aussi peut-on commencer par interroger les implications de ce concept, tant du point de vue de celui ou celle qui découvre que de ce qui est découvert. Pourquoi d’ailleurs préférer “découvrir” à d’autres termes, tels que “lire” ou “comprendre”, par exemple ? Avant de lancer le chantier de l’axe 3, nous avons souhaité en problématiser le concept-titre, non pour l’invalider, mais pour mieux cerner notre travail scientifique et technique.

Découvrabilité

Pour commencer, arrêtons-nous sur le choix initial du terme “découvrir”, dont la forme infinitive vient souligner l’angle performatif attaché à l’approche de type recherche-action qui caractérise le projet 3.0. Ce parti pris méthodologique est essentiel, et implique déjà un choix épistémologique : ce qui nous intéresse, c’est bien la fabrique de la connaissance, et la nature processuelle des savoirs en SHS. Mais pour bien cerner les implications de notre concept-cadre, il est également nécessaire de le transposer sous une forme nominale récemment apparue : la découvrabilité.

Ce néologisme propre à la culture numérique désigne, selon l’OQLF, le “potentiel pour un contenu, disponible en ligne, d’être aisément découvert par des internautes dans le cyberespace, notamment par ceux qui ne cherchaient pas précisément le contenu en question”. De ce point de vue, la découvrabilité se distingue de la “trouvabilité” – le fait de trouver ce que l’on cherchait précisément. Cette distinction nous permet de saisir l’importance de la découvrabilité dans tout processus de recherche qui, bien qu’il soit guidé par des hypothèses ou même des intuitions, doit pouvoir bénéficier d’une certaine sérendipité. Mais puisque le système d’autorité propre à la communauté savante est fondé sur des principes d’indice de citation, principe que les infrastructures numériques de la recherche (mais pas seulement) ont tendance à amplifier (avec des logiques bibliométriques fortement critiquées par la communauté des chercheurs), la recherche des contenus savants numériques obéit parfois davantage à un principe de trouvabilité.

Afin d’assurer la visibilité, mais également la pérennité des revues numériques, les diffuseurs ont déployé des moyens importants pour créer des infrastructures de publication : ce sont les fameux CMS OJS ou Lodel, notamment. Ces infrastructures ont cependant conduit à une certaine plateformisation de la publication scientifique, imposant un format éditorial autant qu’une certaine forme de pensée. Dans ce contexte, il nous semble important d’étudier comment concilier l’enjeu de découvrabilité (qui impose une forte uniformisation des contenus et de leur structuration, afin de garantir leur visibilité numérique) et celui de bibliodiversité (favorisant des formats parfois très expérimentaux, et par conséquent difficiles à mettre en avant).

Découvertes

Comme il est mentionné dans la demande partenariat, “les dix prochaines seront celles de l’émergence de nouveaux régimes de connaissance et de la diversification des espaces numériques.” En effet, nous voyons poindre depuis quelques années de nouvelles formes d’écritures scientifiques – qui sont aussi des formes de connaissance – faisant appel à des technologies d’écriture numérique (articles de données, articles exécutables) ou s’inscrivant dans une pratique d’écriture “alternative” (faisant appel à d’autres formes narratives ou médiatiques, comme le dessin, la vidéo ou le podcast)[1]. Il est difficile, et presque contradictoire pour certaines de ces “petites formes” (Candel, Jeanne-Perrier, et Souchier 2012) de la recherche, de bénéficier de la même la découvrabilité que les articles scientifiques traditionnels, publiés sur la plateforme d’un grand diffuseur comme CAIRN. Ces écritures alternatives sont pourtant précieuses en ce qu’elles favorisent une certaine imagination scientifique, sans doute la plus à même de favoriser la création de nouveaux savoirs, autrement dit de faire des… découvertes.

Si nous avons autant retardé l’usage du terme “découverte”, c’est qu’on l’emploiera avec quelques précautions. La “découverte” est un fait pourtant valorisé dans l’histoire et l’imaginaire scientifiques. Pendant de l’invention – création de ce qui n’existait pas auparavant – la découverte consiste à révéler ce qui existait préalablement, mais demeurait jusque là caché ou encore oublié. La découverte est érigée comme un concept essentiel de la science moderne (Bacon) où elle a pour fonction de révéler la nature, traduisant une ambition universaliste qui ne colle plus tout à fait à notre épistémologie contemporaine. Comme le notent Azélie Fayolle et Yohann Ringuedé dans un ouvrage collectif consacré à l’imaginaire artistique de la découverte :

La dé-couverte scientifique est donc un jeu de dé-voilement de la nature, dans une persistante perspective héraclitéenne : « La Nature aime à se cacher » (ou « à se voiler »), selon la formule que le penseur grec déposa dans le temple d’Éphèse – temple dédié, significativement, à Artémis, la déesse de la nature et de la virginité. Comme l’explique Pierre Hadot dans son ouvrage Le Voile d’Isis, cette sentence mystérieuse est à la source de notre appréhension occidentale de la réalité et de sa découverte. Isis, ou Artémis, est traditionnellement une déesse voilée. Son voile est appelé à être déchiré dès lors que la découverte scientifique advient. La conception occidentale du savoir est ainsi marquée par un rapport conflictuel et conquérant : le découvreur doit arracher les vêtements de la nature qui en dérobent les formes véritables. (nous soulignons) (Fayolle et Ringuedé 2018)

Dans le cadre de Revue3.0, l’axe “Découvrir” devra nous donner l’occasion de repenser les processus herméneutiques, dans un contexte où ce rapport conflictuel et conquérant au monde a été totalement invalidé par les SHS, depuis la pensée déconstructionniste jusqu’aux approches plus récentes des savoirs situés. Découvrir, non plus pour poser une vérité, mais pour clarifier, expliquer, discuter, commenter. L’appropriation se faisant alors synonyme de compréhension.

Méthode de travail

Pour le moment, notre méthodologie est encore assez floue. Elle devra de toute manière faire l’objet d’un cadrage par le comité exécutif de la revue, et devra certainement être élaborée conjointement avec les autres axes du projet.

L’axe “Découvrir” présente néanmoins une particularité importante : de tous les axes du projet, il est celui qui s’inscrit le plus dans les études de la réception. Or dans un contexte qui se veut particulièrement prescriptif en matière de bonnes pratiques – ce n’est pas faute d’avoir établi de nombreuses recommandations méthodologiques (utiliser Zotero, les logiciels libres, styler un document…) et réalisé des tutos en tout genre pour les appliquer –, il nous semble essentiel d’une part de mesurer les écarts entre les usages et les pratiques, d’autre part de comprendre les raisons de cet écart, sans jugement de valeur. Comprendre, autrement dit, ce que les “mauvaises” pratiques peuvent apporter au chercheur en termes d’inventivité, de créativité, même si cela peut s’avérer problématique dans le cadre d’une épistémologie contemporaine.

Nous souhaiterions mettre en place un incubateur de micro-projets, en partenariat avec les responsables d’autres axes de revue 3.0 mais également de nos partenaires. Des appels, avec différents degrés de fléchage, pourraient être lancés régulièrement, selon un calendrier à déterminer. Ce fonctionnement par micro-projets nous semble le plus adapté à l’approche de recherche-action ainsi qu’à la promotion de bibliodiversité soutenue par Revue 3.0, tout en permettant de contrer le risque “d’industrialisation” du projet qui, par son ampleur, pourrait accorder moins de place à des initiatives locales et mineures.


[1] Voir, par exemple, le cycle de journées d’étude de la recherche Écritures alternatives de la recherche organisé depuis 2022 par la MSH Ange Guépin


Bibliographie

Borgman, Christine L. 2020a. « 9. Reconnaissance, attribution et découvrabilité des données ». In Qu’est-ce que le travail scientifique des données ? : Big data, little data, no data, 295‑327. Encyclopédie numérique. Marseille: OpenEdition Press. https://doi.org/10.4000/books.oep.14782.

Borgman, Christine L. 2020b. Qu’est-ce que le travail scientifique des données ? : Big data, little data, no data. Traduit par Charlotte Matoussowsky. Encyclopédie numérique. Marseille: OpenEdition Press. https://books.openedition.org/oep/14692.

Candel, Etienne, Valérie Jeanne-Perrier, et Emmanuël Souchier. 2012. « Petites formes, grands desseins. D’une grammaire des énoncés éditoriaux à la standardisation des écritures ». In L’Économie des écritures sur le web, 165‑201. Paris: Hermes Lavoisier.

Fayolle, Azélie, et Yohann Ringuedé. 2018. « Introduction ». In La découverte scientifique dans les arts, 9‑20. Savoirs en Texte. Champs sur Marne: LISAA éditeur. https://doi.org/10.4000/books.lisaa.662.

Jullien, Nicolas. 2021. « Le numérique facilite-t-il l’accès ouvert aux communs scientifiques ? ». Terminal. Technologie de l’information, culture & société, nᵒ 131 (novembre). https://doi.org/10.4000/terminal.8058.

Les vidéos de la MOM. 2019. « Qu’est-ce qu’une découverte en sciences humaines et sociales ? ». https://www.youtube.com/watch?v=Yq6XW22lEvE.

Popper, Karl R., Jacques Monod, Nicole Thyssen-Rutten, et Philippe Devaux. 2007. La logique de la découverte scientifique. Paris: EVERGREEN.

Supiot, Alain. 2014. « L’autorité de la science. Vérité scientifique et vérité légale ». In Science et démocratie, 81‑109. Colloque annuel du Collège de France. Paris: Odile Jacob. https://doi.org/10.3917/oj.haroc.2014.01.0081.