Découvrabilité et communautés des revues partenaires
Le 19 janvier 2026, Alexia Schneider, Victor Chaix
Lors de la réunion plénière du projet revue3.0 qui s'est tenue à Montréal en novembre dernier, l'équipe du projet "Pratiques de découvrabilité des revues" a organisé un entretien collectif informel le temps d'un déjeuner, dans les locaux du CRIHN, afin d'entendre éditeur·ices, directeur·ices et autres membres d'équipes de revues partenaires de Revue3.0 concernant leurs pratiques pour se faire découvrir et leur lien avec leur communauté - aspects qui nous semblent trop peu étudiés et discutés en tant que tels, dans les pratiques éditoriales des revues universitaires. C'était également l'occasion pour les revues partenaires d'entendre ce que font les autres et de tenter une réflexion collective sur ces enjeux, en confrontant leurs volontés de principe avec les réalités de leurs expériences professionnelles. À cet égard, l'exercice a été un succès : à travers ces entretiens collectifs, les revues ont partagé leurs expériences professionnelles, en partant de nos questions, concernant le contact avec leur lectorat, laissant entrevoir la réalité du travail de diffusion et de valorisation en contexte scientifique, les ressources nécessaires à leur bon fonctionnement et les besoins concrets des équipes des revues.
Afin d'être en mesure de faire un tableau plus complet des discours et pratiques de nos revues partenaires sur ces aspects, nous avons organisé deux autres entretiens en visioconférence, en février, avec des représentant·es de revues partenaires qui n'avaient pas pu participer aux premiers entretiens de novembre. Au total, 15 personnes ont participé à ces entretiens collectifs et 12 revues partenaires ont pu être représentées aux travers d'elles. Ce billet est l'occasion de revenir sur plusieurs thématiques qui ont émergées à cette occasion et de faire un tableau réflexif et synthétique concernant les problématiques et témoignages qui ont traversé les échanges. Qu'est-ce qui en ressort en particulier ?
Le lieu des revues sur le Web
Les revues représentées durant cet entretien se sont positionnées différemment dans leur présence numérique : certaines naviguent de manière plutôt indépendantes, avec une identité graphique et une ligne éditoriale centralisées dans un site qui leur est propre, ce à quoi s'ajoute parfois un diffuseur comme Érudit au Québec ou OpenEdition en France; d'autres trouvent leur contenu exclusivement sur une de ces plateformes de diffusion. Pour ces dernières, cela ne signifie pas que le diffuseur est le seul lieu où peut se trouver la revue : des liste de diffusion ou des contenus sur les réseaux sociaux attestent d'une sorte de "polyprésence" en ligne, afin de s'adapter aux pratiques diverses du lectorat dans le contexte éditorial des réseaux.
Quel que soit le mode principal de présence sur le Web, une difficulté que les revues traversent est qu'elles semblent être noyées dans l'océan des contenus qui circulent en ligne : du fait d'une surcharge informationnelle propre à l'économie de l'attention et du numérique, le mode de représentation et de consultation sur internet favorise le contenu court, l'échange rapide, ... autant d'éléments qui vont à l'encontre des principes de consultation et de temporalités de lectures d'une revue universitaire classique.
Dans ce contexte, comment sortir de la masse informationnelle ? Comment maintenir la spécificité du contenu d'une revue universitaire ? Faut-il attirer la chercheuse internaute, qui commence et termine ses explorations sur Google Scholar, et qui parfois reste dans une démarche de recherche d'une citation pour valider son propos ? Se concentrer plutôt sur sa communauté ?
Les réseaux / le réseau
Quand nous interrogeons les éditeurs·ices des revues sur leurs pratiques de diffusion, ce terme de diffusion est entendu par plusieurs revues comme présence sur les réseaux sociaux. Une revue évoque par exemple avoir pu compter sur la contribution d'une stagiaire qui a pris en charge la communication sur les réseaux sociaux, et souhaiterait reproduire cette expérience.
Pourtant, de cet entretien, est ressorti le fait que les équipes des revues reposent beaucoup sur une communauté, sur un réseau social qui se trouve aussi sur internet par le biais des listes de diffusion par courriel, des liens bien tangibles qui se tissent dans des échanges via ces listes ou sur d'autres plateformes comme des blogs ou le réseau social professionnel LinkedIn. Pour la revue Mémoires du livre, il s'agit de se greffer à des réseaux plus larges comme le Groupe de recherches et d'études sur le livre au Québec, afin de bénéficier de leur infolettre, des publications sur leur site et de leur diffusion sur les réseaux sociaux.
Il semble y avoir un décalage entre le potentiel lien social de la revue et la perception que les membres de l'équipe ont de leur propre travail. Cela est possiblement dû à l'isolement de la revue sur internet et au fait que les diffuseurs, même s'ils apportent un certain bénéfice aux revues en élargissant potentiellement leur public, les coupent aussi du rapport direct à leur lectorat. Même en passant par leur propre site et d'autres systèmes de statistiques de consultation comme Google Stats, comme l'explique la revue Captures, "c'est toujours difficile de savoir ce qui est de l'ordre d'une véritable lecture ou ce qui est simplement un ping, un robot qui vient chercher de l'information."
Pour les revues universitaires, le lectorat se brouille avec l'autorat
Quand elles évoquent leur lectorat, les équipes mentionnent souvent les échanges qui suivent la publication avec les auteurs·ices comme les demandes de modifications ou les autorisations de publications dans une autre revue. En effet, ce qui ressort particulièrement des échanges est que le statut de lecteur·ice se brouille sensiblement, pour les revues universitaires, avec celui d'auteur·ice potentiel·le, voire que le lecteur qui ne sera jamais que lecteur reste inconnu de l'équipe éditoriale.
C'est ainsi que pour Sens Public, par exemple, le public semble essentiellement composé de jeunes chercheur·ses et d'étudiant·es, ce qui correspond aussi au auteur·ices de la revue depuis ses débuts en France. Quant à Imaginations, l'équipe éditoriale rencontre ses lecteur·ices lors de conférences, du fait que ces personnes sont aussi celles susceptibles de proposer des articles pour la revue. Enfin, pour Itinéraire, le "public" est envisagé comme asssez jeune, du fait qu'ils reçoivent des propositions de dossiers qui émanent souvent de doctorant·es. Ainsi la question peut être la suivante : est-ce que les revues souhaitent vraiment être lues par le plus grand nombre ? Est-ce que ce "plus grand nombre" peut être "le grand public" ? Selon la revue Captures, cela peut rentrer en contradiction avec leur exigence de scientificité.
Il y a indubitablement un certain entre-soi au sein de l'université, et encore davantage au sein de chaque discipline, et cet entre-soi est perpétué à raison par les revues : ne s'agit-il pas pour elles avant tout de former des communautés de pairs ? Dans ce cas, le besoin évoqué d'accès élargi aux réseaux sociaux entre-t-il en concurrence avec les finalités sociales et scientifiques qui régissent les revues universitaires ? Quoi qu'il en soit, dans un contexte de mise en concurrence des revues par les organismes subventionnaires, qui demandent des statistiques de consultation, de téléchargements et d'abonnés, il existe une exhortation à augmenter le chiffre statistique du lectorat et de "quantifier notre survie", comme l'explique Études françaises. Quitte à mettre la charrue avant les bœufs, déplore la revue Captures : pour Bertrand Gervais, la découvrabilité est un enjeu réel à partir du moment où l'on sait que les revues peuvent survivre financièrement, ce qui est souvent loin d'être le cas.
Qui, où, quand, comment diffuser ?
À mesure que les lieux et pratiques de découvertes de contenus évoluent, les revues partenaires tentent de s'adapter, au risque de multiplier les comptes de réseaux sociaux sur lesquels publier la même annonce (Facebook, Bluesky, X, LinkedIn, Mastodon). Face à cela, le Journal of Digital History automatise le processus de publication sur BlueSky et Facebook avec un même fichier. Serait-ce possible, à partir d'un même flux RSS d'articles, d'avoir un relais automatique sur ces différentes plateformes ? Ou alors, serait-ce aux diffuseurs de faire ce travail de diffusion, comme l'intitulé de leur rôle le suggère ? Cela faciliterait grandement le travail des équipes éditoriales, qui manquent de temps et d'énergie à la sortie des articles ou des numéros. Si pour Sens Public, cela ne devrait pas faire partie de la charge mentale des équipe éditoriales, pour Humanités Numériques, cela ne fait pas partie de leurs compétences : les équipes éditoriales ne sont pas, selon cette revue, des "community managers".
La date de diffusion est aussi un enjeu pour mieux rencontrer des lecteur·ices : idéalement, il faudrait éviter de le faire avant une période de congés, même si dans la pratique les dossiers se bouclent plutôt vers ces périodes. À quel moment est-il opportun de publier un dossier ? Dans leurs pratiques de diffusion, les revues universitaires s'insèrent comme elles le peuvent dans une économie générale de "captation de l'attention", finalement. Pour Sens Public, le problème se pose moins, à mesure qu'elle transitionne vers une publication d'articles d'un même dossier "au fil de l'eau", qui correspond mieux à un régime numérique de publication que celui de l'imprimé, d'où vient l'idée de publier un dossier seulment lorsqu'il est terminé. Pour Mémoires du livre en revanche, la publication du numéro se fait à sa sortie, puis l'assistance de la rédaction diffuse sur les réseaux sociaux les articles un à un, de manière étalée sur plusieurs semaines. Dans ce cas, comme pour beaucoup de revues interrogées, la publication officiellle et la diffusion sont asynchrones.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas seulement aux équipes éditoriales de diffuser les nouveaux contenus, notamment au moment de la parution d'un numéro. La revue Humanités Numériques, par exemple, envoie aussi des messages aux auteur·ices et aux évaluateur·ices, ainsi qu'au comité scientifique, en leur demandant de diffuser sur leurs réseaux, en plus des directeur·ices de dossiers. Ce travail peut ainsi être distribué à la communauté de la revue, et pas seulement être une charge qui incombe à son équipe - tout du moins, en principe.
Maintenir le lien de la communauté
L'impératif de publication, souvent appelé "publish or perish" transforme la communauté scientifique dans son ensemble. Au coeur de cette communauté, les revues sont impactées. L'enjeu pour les chercheur·euses semble être avant tout d'être publié·es. Alors avant de se demander comment attirer un nouveau lectorat, la question pourrait bien surtout être de proposer de nouvelles manières de rester en lien avec les personnes qui publient dans la revue. Cela pourrait prendre la forme d'une meilleure suite donnée par les revues aux publications, comme évoqué par Margot Mellet (Sens public, Imaginations). Comment faire "que la revue devienne aussi un espace qui accompagne la suite d'un dossier" et permette des rencontres entre les auteurs ?
Les événements conviviaux de lancements d'un dossier, tels que pratiqués par MuseMedusa ou Mémoires du livres par exemple, peuvent être une manière d'instituer cet espace. La revue Captures entend aussi faire une série d'événements sous forme de "tables rondes" pour mettre en lecture leurs dossiers au travers de leur "contrepoint" : des textes courts accompagnant les dossiers ou en marge du dossier, en complément de celui-ci. Directement évalués par la direction de la revue, ces contrepoints jouent un rôle important "pour animer la communauté" selon la revue, et permettent de le "remettre en scène" autrement que par la logique des seuls moteurs de recherche et autres algorithmes des plateformes de réseaux sociaux, cet "arsenal habituel d'une revue" qui ne leur suffit pas à alimenter une communauté.
Nous pourrions aussi envisager d'élaborer des systèmes originaux de relation entre les articles sur le site de la revue, afin d'encourager les lecteur·ices à rester sur le site, et non seulement à y consulter l'article qui les y a mené en premier lieu. Cela pourrait prendre la forme de système de recommandation ou de proposition de construction de son propre numéro, comme cela est déjà le cas dans la revue en recherche-création .able, par exemple.
Faire apparaître la communauté à elle-même et l'ouvrir à d'autres
Comment faire apparaître une communauté de revue à elle-même ? Il semblerait que des événements ponctuels, comme des campagnes de sociofinancements ou des conférences organisés par une revue constituent de bien meilleures occasions pour connaître sa communauté, que la diffusion fragmentaire sur les plateformes de réseaux sociaux ou les "analytics" des sites de revues.
Au-delà de cette communauté plus "resserrée" d'une revue, il est important pour les revues partenaires d'élargir leur communauté en se greffant à d'autres : par exemple au travers de dossiers thématiques plus larges que leurs disciplines d'appartenance, ou encore, au travers d'une rubrique "Entretien" avec des personnes extérieures à la communauté de la revue. Ce dernier cas constitue une expérience particulièrement réussie d'ouverture à d'autres communautés, selon la revue Humanités Numériques. Pour d'autres revues, l'idéal serait de traduire davantage, afin de toucher d'autres communautés non-francophones de chercheur·euses dans le même domaine - ce que souhaiterait la revue Itinéraire, par exemple, bien que la revue Capture ne soit pas de cet avis-là et préfère plutôt soutenir le développement de la recherche en français.
Pour bien être découvrable par d'autres personnes que les communautés des revues, la revue Études françaises a entrepris un inventaire "aussi précis que possible" des bases de données dans laquelle la revue était indexée, afin de vérifier si l'indexation était bien effective et diversifiée dans les principales bases de données, notamment celles spécialisées en littérature, en sciences humaines et en études du Moyen-âge. Cette attention est aussi portée par Mémoires du livre, dans des bases de données telles que Scopus, le Directory of Open Access Journal (DOAJ) et d'autres plus généralistes.
Identité éditoriale vs logique de fragmentation par article
Les indexeurs, moteurs de recherche spécialisés et bases de données valorisent des scénarios de recherche dont l'objectif est la trouvabilité et la citabilité d'article en tant qu'unité : cela favorise la fragmentation d'une revue en articles et non plus en unités cohérentes (à l'échelle de la revue ou d'un numéro). Cette logique semble être également le produit d'une incitation à mesurer la carrière de recherche par le nombre de publications. Dans ce cas, la revue n'est plus qu'un vecteur de prestige pondérant la valeur de la publication - elle devient un simple nom, un support tout au plus. Pourtant, pour Études françaises, un dossier est un "ensemble", une "unité intellectuelle" qu'ils préfèrent diffuser dans son entièreté : ça ne leur "viendrait pas à l'idée de publiciser tel ou tel article" de celui-ci. Ils font cependant une exception à ce principe général en partageant sur les réseaux sociaux l'article qui a été le plus consulté dans le mois précédent, selon les données d'Érudit.
Les sites des revues portent leur identité : charte graphique, ligne éditoriale, archives sur des mêmes thématiques... autant d'éléments de cohésion qui offrent des points d'affordance riches entre les différents articles d'une même revue. Pour Captures, l'enjeu est aussi de pouvoir soigner son rapport à l'image et à la dimension visuelle, de pouvoir intégrer des médias audiovisuels, voire de faire de la place à des formats relevant de la "recherche-création", ce qui n'est pas le mandat d'une plateforme comme Érudit. À une autre échelle, le site d'une revue porte une conception de la recherche, dans son sens large, comme processus de mise en relation de connaissances et non seulement comme processus de validation d'une hypothèse. La revue a encore un rôle à jouer dans sa capacité à produire et faire évoluer de la connaissance ou un "état de l'art" particulier à travers le réseau implicite (ou volontairement explicité) des articles, disciplines, auteur·ices qu'elle rassemble sous son nom. En ce qu'elle participe à l'élaboration du tissu social de la communauté scientifique, la revue a encore une place déterminante de socialisation de la recherche, et aurait bien tort de déléguer entièrement aux grandes plateformes de réseaux sociaux la question de la diffusion, ou de sous-estimer l'importance des listes de diffusions et les messages informels digitaux autour desquelles elle se transmet.
Merci à Juliette De Maeyer et à Servanne Monjour pour tous leurs retours et suggestions pour améliorer ce texte